Sexualité et Pureté

Salutation à tous,
Je n’est pas trouvé de “catégorie” appropriée pour le texte que je vous présentes ici. Je vous publie un extrait du livre “Les Cathares, 700 ans plus tard” de Alexandre Rougé au édition du Laurier, au sujet de comment les Cathares et les Gnostiques abordés la sexualité et la spiritualité. A la lecture de ce passage, j’ai pensé que cela aurait pu intéressé la communauté de vous le partager.
Bonne lecture !

A propos de pureté… Peut-on être « pur » et avoir une vie sexuel ?

Le mot « cathare » vient du grac katharos , « pur ». La katharsis , chez Pythagore, c’est la purification. En ésotérisme la purification est la condition nécessaire et préalable à l’initiation. D’ordinaire, la pureté est identifié à la chasteté, et celle-ci à l’abstinence sexuelle. Pourtant, les gnostiques et les cathares ont été accusés de licence et de débauche sexuelle. C’est la fameuse critique de Pierre des Vaux-de-Cernay, chroniqueur de la croisade contre les Albigeois : « certains hérétiques disaient qu’on ne pouvais pas pécher à partir et en dessous du nombril ». Comment est-ce possible ? Quel rapport y a t-il entre pureté et sexualité ?

« La plus absurde de toutes les lois du monde, disait le gnostique Epiphane, est celle qui ose dire : « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain », car c’est renier la communauté et se résoudre à la séparation ». En fait les gnostiques et les cathares ont plutôt pratiqué ce qu’on appellerait aujourd’hui une sorte d’amour libre, avec des unions libres non contraignantes, décidées entre adultes responsables, hors mariage, en dehors de tout cadre juridique. Faire échapper la sexualité à tout contrôle social : le défi, deux mille ans après Jésus-Christ, est toujours à relever ! La question demeure en effet la même. Pour siman le Mage, « la fécondation de la femme ne s’oppose pas au salut du monde, à condition de l’effectuer en dehors des cadres et des institutions qui, de tout temps, ont eu pour but le la contrôler, de l’enrégimenter, de la détourner de son sens ». Par l’amour et la sexualité libres, il s’agit de « faire éclater justement le carcan social qui étouffe sa spontanéité créatrice ». « Toute terre est terre et qu’importe où l’on sème, disait Simon. La promiscuité des hommes et des femmes, voilà la véritable communion. »

Y a t’il donc eu une sexualité cathare ? Pas chez les « bons chrétiens » : leur abstinence était réputée pour sa rigueur. Mais dans la foule des sympathisants il est possible qu’une forme de sexualité d’inspiration tantrique, sexualité sacrée ou initiatique, ait existé. Dans l’Occitanie cathare, la poésie courtoise ( corteza ) et la fin’amor des troubadours donnent de clairs indices d’une approche initiatique de la sexualité, une façon rituelle et sacrale de vivre l’amour et de faire l’amour.

Cette éventualité, rejetée comme « fantaisiste » par Déodat Roché, a été bien résumée par Gérard de Sède. « Pour pouvoir approcher la Dame, le troubadour doit tout d’abord être ensenhat, c’est-à-dire (à la fois, car le mot a les trois sens) être bien élevé, avoir reçu un enseignement et aussi porter sur lui une ensenha , un signe de reconnaissance ». L’amoureux, le troubadour, est donc d’emblée un disciple. « Puis la Dame lui impose une suite d’ asags , d’épreuves, qui le mettent en état de domnei, c’est-à-dire d’allégence. Il sera ainsi tour à tour fenhedor, precador, entendeor et drut, celui qui demande, celui qui prie, celui qui comprend et enfin l’amant. La Dame lui accorde alors des caresses et un baiser. Il est tenu au secret ( celar ) ; aussi la Dame n’est-elle jamais désignée par son vrai nom mais seulement par un pseudonyme, le senhal : elle sera ainsi Beatrix ; Rose, Vermeille, ou bien Aimant, Consolation ou encore, curieusement, Ermessen, autrement dit la Stérile « , suggérant l’idée que la sexualité, en bonne logique gnostique, ne vise pas la procréation et la reproduction de l’espèce (comme la sexualité animale) mais la connaissance de soi. « Enfin, même si sa passion, poussée au paroxysme, conduit le troubadour à la mort par amour, mort per amor , elle lui dispense Gautz et Jovens , joie et jouvence ». Autrement dit, « l’amour courtois est à l’image d’un rituel initiatique. Tout y est : enseignement préalable, épreuves, accession par degrés, attouchements liturgiques ou sacramentels, et surtout l’engagement au secret et le thème si caractéristique de la « mort symbolique » assurant à l’initié une « nouvelle naissance ». Le parallèle est cohérent.

Même pour quelqu’un qui souhaite en finir avec la servitude des tentations terrestres ou de l’humaine passion, il est logique de renoncer à la sexualité après l’avoir explorée, après avoir épuisé son instinct sensuel, après avoir fait le tour de la question. Découvrir et maîtriser sa sexualité : cela fait partie du chemin de tout gnostique. On peut donc être amené à faire à fond l’expérience de son corps, l’expérience de son désir et de sa vitalité sexuelle. « En consommant la matière hostile de ce monde, en consommant l’amour, la chair, les voluptés les plus sensuelles, en déréglant, au fond, les sens (point de jonction de la matière et de la vie), on épuisera sa substance et on accédera à la condition supérieure qui permettra de retrouver la vérité et l’immortalité perdues, de devenir, selon les propres termes de Valentin, un être indestructible ». En Orient, on appelle cela « chevaucher le tigre ». C’est la « voie de la main gauche », dionysienne : on exprime et on utilise l’énergie sexuelle pour accéder à des niveaux supérieures de conscience. Dans la « voie de la main droite », apollinienne, on garde en soi-même l’énergie sexuelle pour la transmuter. Les deux approches ne sont d’ailleurs pas exclusives et peuvent, et parfois doivent, se succéder ou alterner. Chez les gnostiques, « l’attitude radicale adoptée à l’égard de la chair permet, indifféremment, de pratiquer une ascèse rigoureuse ou une « débauche » tout aussi rigoureuse car l’une ou l’autre de ces voies est chacune libératrice.

Mais il n’est pas question de débauche ni de libertinage. Sinon cette voie ne serait pas libératrice (et ce ne serait pas une voie mais une impasse). Il ne peut y avoir ni obscénité, ni vulgarité dans une telle approche. « Le tantrisme dit, approchez l’acte sexuel comme si vous approchiez un temple sacré. C’est pour cette raison que les adeptes du tantrisme ont sculpté l’acte d’amour sur leurs temples. Ils considéraient l’acte sexuel comme une prière ». En sacralisant l’acte sexuel, en prenant conscience qu’il est sacré, « on peut sentir, alors, que le monde et le Divin ne sont pas deux éléments. Qu’ils ne sont pas contradictoires. Ce sont simplement deux pôles opposés qui se complètent. Et cette polarité est la source même de leur existence ».Moyen de transcender la dualité et de réaliser l’unité.

Voilas qui contribue à expliquer l’effrayante et scandaleuse réputation des gnostiques de l’Antiquité, en particulier ceux qui vivaient en Egypte, pays qui était le « foyer d’une lubricité générale », comme l’avait noté, non sans pudibonderie, Jean Doresse. Mais à Lyon aussi, l’évêque romain Irénée a été confrontée à la liberté des gnostiques, avec une consternation qui n’a rien perdu de son comique : « … Aussi les plus parfait d’entre eux commettent-ils sans honte ce qui est défendu. Ils mangent sans scrupule les nourritures destinées aux idoles. Ils assistent à toutes les fêtes païennes. Beaucoup assistent même à des combats de bêtes, odieux aux hommes et à Dieu, et aux combats singuliers à mort d’homme. D’autres s’adonnent sans réserve aux plaisirs de la chair, disant qu’il faut rendre la chair à la chair et l’esprit à l’esprit. D’autres encore déshonorent secrètement les femmes qu’ils prétendent initier. D’autres encore enlèvent ouvertement et sans scrupule à leur mari la femme dont ils sont tombés amoureux pour en faire leur compagne. D’autres enfin, qui faisaient semblant au début de vivre honorablement avec elle comme avec une sœur, furent démasqués, leur sœur étant devenue enceinte des œuvres de son frère. Et tout en commettant ces ignominies et ces impiétés, ils nous traitent d’imbéciles et de simples d’esprit parce que nous nous abstenons de tout cela par crainte de Dieu. Eux se proclament les parfaits, les semences d’élection. Ils prétendent avoir reçu d’en haut une grâce particulière, par suite d’une union ineffable. Et c’est pourquoi, disent-ils, ils se doivent de s’appliquer sans trêve au mystère de l’union sexuelle. »

Même chose autour d’Edesse, cinq siècles plus tard : « L’été, la nuit venu, ils dorment en plein air, hommes et femmes, dans une totale promiscuité, sans que cela tire, d’après eux, à conséquence. Ils peuvent goûter aux mets les plus savoureux et mener la vie la plus luxurieuse et la plus débauchée, car pour eux, tout cela n’a plus la moindre conséquence ». Derrière l’indignation un peu pincée de ce bon Irénée, Jacques Lacarrière avait bien perçu, chez ces affreux gnostiques, « ce culte évident de la femme, du sexe, de l’Eros, qui sera la part essentielle de leur vie, la voie royale qui vainc les entreprises de la mort ». Comme dira le troubadour Jaufré Rudel, « l’amant va de la chair à l’esprit, de la beauté créée à la beauté incréée… L’amour charnel est le commencement de l’amour de Dieu ». Approche tantrique et gnostique : la sexualité comme outil de connaissance, tremplin pour bondir de l’animalité à la divinité. « C’est par l’entremise de la femme que l’homme découvre le divin ».

En gros la sexualité fait partie des domaines qu’il nous faut apprendre à connaître et à maîtriser.On ne voit donc pas pourquoi les cathares auraient tous dû êtres des saintes-nitouches, surtout quand on sait que l’un d’entre eux, Pierre Clergues, se plaisait à faire l’amour, avec son amie Béatrice de Planissoles, jusque dans les églises… Le gene d’aimable bravade qui va bien à l’esprit frondeur des gnostiques et des Occitans.

Quel est donc le rapport entre la pureté et la sexualité ? Il n’est pas prioritaire ni exclusif (comme si l’une devait empêcher l’autre), comme a voulu le faire croire l’Eglise romaine : il n’est que secondaire. La question : Comment peut-on être pur en ayant une sexualité « hors normes » (voire une sexualité tout court?) est une fausse question. C’est un faux problème. La pureté ne réside pas en particulier dans l’abstinence ou la contention sexuelles, mais dans la rectitude et l’intégrité de l’individu, de manière générale. Mikaël Aïvanhivl’avait bien rappelé : « trop de soi-disant spiritualistes croient encore qu’être pur, c’est se garder de tout contact, enfermé dans un bocal. Non, cette pureté qui ne fait rien est presque inutile, elle est même nocive, car dans cette inaction le diable seul sait ce qui peut se produire : des fermentations, des putréfactions. On est étonné parfois de découvrir ce qui se passe dans la tête de personnes soi-disant pures et chastes. En réalité, si vous avez trouvé la véritable pureté, que vous ne permettiez à personne de vous toucher ou que tout le monde vous touche, ça ne change pas grand-chose. Dans les deux cas vous êtes pur, parce que déjà le Saint-Esprit est là, et lorsque le Saint-Esprit est là, personne ne peut plus vous salir : vous êtes une source qui jaillit et toutes les impuretés, d’où qu’elles viennent, sont rejetées ».

Dès lors, que l’on est intègre, dès lors que l’on est rectifié et purifié, on entre dans une nouvelle qualité d’être et de conscience. Et l’intégrité, la rectitude, la pureté qui sont à l’intérieure vont naturellement se manifester à l’extérieure, dans les relations humaines, sociales et amicales, affectives et intimes. La même qualité d’être se manifestera. Tout est sublimé, tout est rendu sacré en quelque sorte, puisque tout est vécu dans la pureté, l’intégrité, l’amour et la joie, la justice et la vérité. A partir de là, il est logique en effet d’affirmer, avec les Cathares et les Gnostiques, qu’il n’est plus possible de « pécher à partir et en dessous du nombril » (ni au-dessus, d’ailleurs). On ne prêche plus puisque l’on est intègre, just eet vrai. (« Pécher », à l’origine, veut dire « viser côté »…) De manière naturelle et spontanée, on ne cesse de penser, de dire ou de faire quoi que ce soit d’injuste, de nuisible et d’erroné.

Jacques Lacarrière l’a ressenti en essayant de comprendre comment les gnostiques pouvaient « pratiquer consciemment, volontairement, l’union libre, la séduction, et toutes les violations souhaitables » : grâce à « la certitude-luciférienne sans nul doute- de se savoir indestructible, inacessible aux corruptions de ce monde ». C’est en effet une logique luciférienne : aller porter la lumière dans les ténèbres—tant il est vrai que la sexualité, en l’occurrence, reste un domaine obscur et mystérieux ! Mais la position critique des gnostiques envers la matière, leur critique du corps comme prison de l’âme, ne les empêchait pas d’en saisir aussi le sens et la valeur : la puissance de l’énergie sexuelle, l’ivresse de la passion amoureuse et de la jouissance orgasmique sont à la fois une manifestation de l’amour de Dieu et un moyen d’aller à sa rencontre. L’union spirituel et l’extase de l’orgasme annonce l’extase divine.

On peut donc résoudre la question de la liberté sexuelle chez les gnostiques – et l’apparent paradoxe de se dire « pur » en ayant une vie sexuelle – de trois manières : d’abord, il s’agit tout simplement de se connaître soi-même sur le terrain de la sexualité ; ensuite, il s’agit d’ honorer la divinité à travers la femme (« féconder ce reflet de la splendeur divine qu’est le corps d’une femme », comme dit joliment Lacarrière) ; enfin, un certain degré initiatique permet de vivre d’une manière que la morale réprouve parce que l’on a dépassé la morale . (Rumi : »Par-delà le bien, par-delà le mal, il y a un champ : je t’y attendrais »). Et ces trois ptions ne sont évidemment pas exclusives entre elles. Comme le dit Pierre – furieusement gnostique, sur ce coup – dans le Rituel cathare : « Ce n’est pas la purification des souillures du corps qui nous sauve, mais l’engagement de conserver notre conscience pour Dieu ».

Mikaël Aïvanhov, de son côté, définissait la pureté par… la bonté, la générosité, l’altruisme. Voilà, selon lui, comment se purifier, se rectifier – se rendre « parfait » à la manière gnostique et cathare. « Qu’est-ce que la pureté ? Contrairement à ce que beaucoup croient, la pureté ne concerne pas tellement la question sexuelle, la sexualité n’en est qu’un aspect limité. Il y a d’autres forme de pureté plus hautes, plus essentielles. La véritable pureté est d’abord dans les pensées, les sentiments et les désirs : c’est une vertu qui consiste à ne rien garder pour soi. Tout ce que l’on apprend, tout ce qu’on acquiert, il faut chercher à en faire, d’une façon ou d’une autre, bénéficier les autres. Quant à l’impureté, c’est l’égocentrisme sous toutes ses formes. Vouloir être pur pour mieux donner aux autres, et ne leur donner que les éléments les plus précieux. « Voilà pour l’aspect morale de la pureté, dans le domaine des mœurs et du comportement.

Mais il s’agit de gnose : cette approche couvre une logique ésotérique et initiatique. « La pureté véritable doit seulement servir à préparer la demeure du Saint-Esprit afin qu’il vienne s’installer en vous, car c’est lui qui vous donnera les conditions pour travailler à l’avènement du Royaume de Dieu sur la terre. » Vivre ainsi la pureté – se purifier, ne nettoyer, se rectifier – c’est se préparer à l’initiation, la réception de l’Esprit qui entraîne la « seconde naissance », autrement dit la résurrection. (c’est aussi l’ »éveil ».). L’origine du mot « pur » l’indique bien : pyros , le feu. « Qui est près de moi est près du feu ! », dit le Christ. L’Esprit est de nature ignée. L’amour et la passion, c’est un feu, c’est le feu.Et le feu, ça éclaire, ça chauffe et ça brûle. A nous d’en acquérir la maîtrise.

Suite à quoi l’on peut se consacrer, en effet, à l’avènement d’un monde meilleur, ainsi le firent les Cathares avant nous. « Au cap des 700ans », c’est maintenant.